đŸŒș Madhusudana, conte hindou universel sur la souffrance, l’oubli et l’Éveil

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Devi Mahatmyan par l’artiste EllĂ©bore Guimon (2023) Acrylique sur papier cartonnĂ© d’emballage
Style mural du Kerala.

Liste des personnages du Conte traduit du Devi Mahatmyam:

  • Brahma, le CrĂ©ateur cosmique, Ă©galement nommĂ© Prajapati
  • ViáčŁáč‡u, le Dieu qui PrĂ©serve le cosmos, le Dharma, et dĂ©fend les opprimĂ©s
  • La DĂ©esse (DēvÄ«) aux noms et formes multiples, MahaDurga-Kāli, connue aussi sous le nom de Saraswati et Lakshmi
  • Madhu et Kaitabha, les deux dĂ©mons
  • Le roi du pays de justice
  • Le marchand
  • Le Grand Sage

Vous trouverez ci-dessous, le texte tapuscrit en français, assorti de deux fichiers audio pour votre confort de lecture.

Lecture musicale avec effets sonores ➘

Lecture sans musique ➘

Il y a bien longtemps, un roi juste et consciencieux rĂ©gnait sur son royaume avec probitĂ© et amour. Oui, amour. Il aimait ses sujets comme s’il s’agissait de ses propres enfants. Le lait et le miel coulaient Ă  flots pour chacun d’eux, la vie Ă©tait tranquille, propice au recueillement. Partout, d’est en ouest, du nord au sud, la contrĂ©e, splendeur de beautĂ© naturelle, brillait de mille feux, comme un joyau Ă©ternel.

Mais prenons bien garde Ă  tout ce qui brille, car la renommĂ©e du royaume vint Ă  dĂ©passer ses frontiĂšres. L’Ă©cho de cette douce fĂ©licitĂ© retentit aux confins du continent voisin, prĂ©sidĂ© par des ĂȘtres peu scrupuleux, vils, avides et emplis de convoitise, d’immondices, et de mĂ©chancetĂ©. Et dans leurs cƓurs noircis de concupiscence, le dĂ©sir d’envahir le royaume de justice, de probitĂ© et d’abondance apparut, et ils se mirent en chemin, prenant hommes, chevaux et engins de mort pour faire la guerre. Leur premiĂšre tentative Ă©choua. 

La deuxiÚme fut couronnée de succÚs.

Oui, les gens immondes de la contrĂ©e voisine pervertirent le cƓur des habitants du royaume de justice, et les sĂ©nĂ©chaux, oppressĂ©s par le peuple en colĂšre, conspirĂšrent contre le roi de justice pour le faire mourir. Alors, le souverain s’enfuit, prĂ©textant un voyage de chasse dans la forĂȘt. 

Il ne revint jamais.

ArrivĂ© dans les bois, il erra huit lunes et neuf soleils avant de dĂ©couvrir une clairiĂšre fraĂźche et lumineuse oĂč tous les animaux, mĂȘme les plus fĂ©roces, vivaient en paix les uns avec les autres. Des hommes et des femmes entretenaient ce petit coin de paradis comme s’il s’agissait de leur propre jardin, et le roi de justice fut Ă©merveillĂ© de dĂ©couvrir que dans cette clairiĂšre rĂ©sidait un grand Sage.

Un jour, alors qu’il se languissait de son palais, de son royaume, de sa cour et de ses sujets, un homme arriva par un petit chemin escarpĂ©, slalomant entre les pierres et sautillant faiblement, le visage Ă©maciĂ©, le front ruisselant de sueur, les joues encore humides de tant de larmes versĂ©es.

Se rapprochant un peu de lui, le roi de justice ainsi sorti de sa torpeur, lui demanda avec grande délicatesse:

« Ami, ta tristesse jusqu’à mon rocher s’est faite sentir, que veulent tes Ă©paules rĂ©signĂ©es dire? Et tes yeux embuĂ©s, ton teint grisĂątre, et ta longue mine? Épanche toi un peu sur moi et sois apaisĂ©.

Ainsi, l’homme au visage Ă©maciĂ© lui conta son malheur: 

« Suis-je encore digne de douceur, surtout de la part d’un Ă©tranger, quand ma propre famille, vorace et maltraitante, de ma maison m’a expulsĂ©? Pour mes enfants, dĂšs leurs premiĂšres heures, je n’ai eu que tendresse. Mon Ă©pouse, ma gloire, ma fiertĂ©, ma vraie richesse, de rien n’a jamais manquĂ©. Et voilĂ  qu’ils ont ourdi de noirs desseins, pris le fruit durement Ă©pargnĂ© de mon labeur quotidien, dĂ©sertant du jour au lendemain notre familiale demeure. Mon cƓur saigne depuis seize lunes, de tout ce qu’ils m’ont spoliĂ©, de mon commerce prospĂšre et perdu, mais il saigne encore plus de l’amour qu’ils se refusent ainsi Ă  me donner. Comme un retour auprĂšs d’eux serait exquis, dĂ©licieux! Comme cela me rendrait heureux!

Le roi de justice, en paroles sincĂšres et consolatrices, lui avoua sans dĂ©tour qu’il n’y avait pas lieu de se languir de vautours, fussent-ils familiers, puis fut immĂ©diatement surpris par la semblance de leurs Ă©tats d’ñme attristĂ©s! Lui aussi dĂ©sirait encore ardemment son royaume, retourner sur les terres de sa dĂ©bĂącle, de sa traĂźtrise, dĂ©sirant si fort tout ce qu’il l’avait jadis peinĂ©!

Quelle Ă©trange passion intĂ©rieure, pensa-t-il avant de s’enquĂ©rir auprĂšs des hommes et femmes de la clairiĂšre, disciples du sage, en ces mots:

« Puis-je rencontrer le Grand Sage cachĂ© entre ses arbres, sous ce ciel, Ă  l’abri de ces feuillages, dans cette clairiĂšre paisible oĂč j’espĂšre trouver le repos? Je suis le roi en fuite d’un pays voisin. DĂ©chu, je suis. Trahi par mon peuple et ma cour, que j’ai chĂ©rie toute ma vie. Et l’homme commerçant qui, Ă  mes cĂŽtĂ©s, se tient, partage presque en tout point, mon funeste destin. »

C’est alors qu’une voix au milieu du petit groupe d’hommes et de femmes de la clairiùre se fit entendre :

« Parle maintenant! Le Sage t’entend ».

Alors, le roi de justice tomba genoux Ă  terre, son corps, pourtant fort et majestueux, se secouant de sanglots, d’oĂč s’échappait une lancinante requĂȘte:

« Mon royaume est si beau, cette clairiĂšre est si belle, mais que fais-je ici? Mes sujets, si plein d’amour autrefois, m’ont trahi et malgrĂ© cela, je les porte dans mon cƓur, je revois leurs sourires passĂ©s, leurs chants joyeux, j’ai en mĂ©moire la douceur de ma contrĂ©e, et je pleure. 

Pourquoi, ĂŽ Sage auguste des clairiĂšres paisibles? Quel est ce cƓur endolori qui se languit encore de ce qui lui cause douleur? Ce qui a blessĂ© nos Ăąmes il y a peu, nous le dĂ©sirons ardemment. Quelle est donc ce mal mystĂ©rieux?» 

La voix du Sage s’exclama:

« Ô Roi de justice, ĂŽ Marchand endolori. Voyez les oiseaux et leurs petits, comme ils se tracassent tout le jour pour donner la becquĂ©e de leur bouche, alors qu’eux-mĂȘmes ont le ventre vide. Est-ce par amour ou par instinct de survie? N’est-ce pas parce qu’ils sont programmĂ©s ainsi, poussĂ©s par une force irrĂ©pressible? L’homme est comme eux, en vĂ©ritĂ©. Il donne jusqu’à la blessure, jusqu’au manque, au dĂ©goĂ»t, Ă  la meurtrissure par peur de la solitude. Eh bien, est-ce le produit de l’amour, que de finir meurtri ainsi? 

VoilĂ  le mirage dans votre dĂ©sert, ĂŽ fils cĂ©lestes! Cette pulsion impĂ©rieuse de l’attachement, c’est Mahamaya, la grande illusion qui baratte les Ăąmes divines des hommes et les pousse Ă  prendre plusieurs fois corps, naissances et morts, Ă  troquer leur incorruptibilitĂ© pour d’éphĂ©mĂšres jouissances. 

La Grande Illusion, aux atours d’abord charmants, exhibe toujours Ă  la fin, ses crocs immenses, putrides et ensanglantĂ©s, qu’elle finit par planter dans le cƓur pur des fils et filles Ă©ternels du Guru, oublieux, hĂ©las, de leur essence divine ».

StupĂ©faits par l’élucidation du grand MaĂźtre sage, le roi et le marchand interrogĂšrent plus en avant: 

« Parle-nous de cette grande Illusion effrayante, que nous veut-elle et qui la laisse ainsi heurter nos cƓurs purs impunĂ©ment? »

Le Grand Sage surgit alors du petit groupe de disciples l’entourant, vĂȘtu d’un pagne blanc et d’un turban safran. Son visage rond et ridĂ© par endroit illuminait l’univers tout entier, bien au-delĂ  de la clairiĂšre. Il s’approcha lentement et leur livra en un instant, la vĂ©ritĂ© de l’existence, bien au-delĂ  de l’existence:

Chers enfants aux ouĂŻes attentives et aux cƓurs meurtris par Mahamaya, il Ă©tait une fois ViáčŁáč‡u, endormi paisiblement, le grand serpent cosmique Shesha lui servant de sofa. Alors qu’il rĂȘvait le rĂȘve de l’univers, Brahma dans un lotus sorti de son nombril, crĂ©ait son rĂȘve, y croyant dur comme fer. 

Puis de l’oreille de ViáčŁáč‡u, un fluide marron s’écoula et deux crĂ©atures vilaines nommĂ©es Madhu et Kaitabha s’y formĂšrent. NĂ©s d’une visqueuse cire d’oreille, voilĂ  deux dĂ©mons prĂȘts Ă  faire trembler tout l’univers, toute la crĂ©ation de Brahma. Leurs gueules hideuses au souffle pestilentiel, leurs griffes cornues et pleines de crasse se plantĂšrent dans la chair pure et Ă  jamais innocente du CrĂ©ateur Prajapati, qui hurla tant et si fort que son cri dĂ©chira le manteau Ă©toilĂ© de la nuit rĂȘvĂ©e des cieux.

« ViáčŁáč‡u, supplia Brahma, toi qui es le Grand PĂšre de l’Univers, je t’invoque! Que ta puissance divine, Grande MĂšre de l’Univers, jaillisse de ton sommeil et mette un terme Ă  mon calvaire. Ton sommeil, si doux, est pour moi torture oĂč des ĂȘtres malfaisants aux dentures ignobles et obscĂšnes m’assaillent constamment. MĂšre en manifestation glorieuse, Forme Sublime-Ultime de toutes formes, lĂšve-toi et pourfend ces dĂ©mons! »


Alors, la DĂ©esse aux trente-trois millions de reflets, que l’on nomme Sommeil Divin ou Yoga Nidra, MahaKali ou le Temps SuprĂȘme, et MahaDurga, la Grande LibĂ©ration, se manifesta en ViáčŁáč‡u qui sitĂŽt, se mit Ă  guerroyer. Attaquant les dĂ©mons, rendant coup sur coups, la Grande LibĂ©ration parfaite et fĂ©roce, pendant cinq mille ans, leur livra bataille, nous disent les Écritures. Et voilĂ  que Madhu et Kaitabha, gonflĂ©s d’orgueil d’avoir ainsi retenu l’attention de ViáčŁáč‡u pendant cinquante siĂšcles, lui dĂ©clarĂšrent:

« Il n’est pas chose aisĂ©e de nous vaincre, n’est-ce pas? Un million huit cent mille vingt-cinq jours, voir un jour, une heure, une annĂ©e de plus, t’y voilĂ  encore et toujours!, ricanĂšrent les affreux. Vois comme nos canines affĂ»tĂ©es et terribles luisent du sang de ta progĂ©niture, et vois comme tu es trempĂ© de sueur! Entends ses cris d’effroi, et souffre que le souffle de sa crĂ©ation faiblisse sous notre appĂ©tit mordant et froid, notre force souffrante, et notre loi! 

Las, le cƓur lourd de ta prĂ©cieuse progĂ©niture, battant petitement dans sa poitrine tourmentĂ©e, gonflĂ©e de torrents de pleurs Ă©touffĂ©s! À coup sĂ»r, lui et toi, vous faites pitié  alors en grands seigneurs, nous allons t’accorder une faveur, pauvre hĂšre que nous sommes sur le point d’écraser: fais un vƓu, que nous allons instamment t’accorder! »

Alors, la DĂ©esse dans le corps de ViáčŁáč‡u, Grande MĂšre de l’Univers et GuerriĂšre redoutable que l’on nomme aussi Saraswati, Puits de Sagesse, Vāk, Parole Causale, et Laksmi, But Ultime et Abondance, annonça d’une voix franche et sereine: 

« Voici mon vƓu, que vous soyez dĂ©capitĂ©s! »

Madhu et Kaitabha, dĂ©bordant d’hubris, repus de satisfaction, boursoufflĂ©s d’outrecuidance, d’arrogance et de morgue, n’eurent d’autre choix que d’y consentir, selon les lois de la conscience cosmique. Et ils donnĂšrent mĂȘme Ă  ViáčŁáč‡u, la clĂ© de leur destruction Ă©ternelle:

DĂ©capite-nous sur une terre sans eau, aride, lĂ  oĂč nos dĂ©sirs de nuisance ne pourront plus jamais fleurir. »

Ainsi, toi qui lis ou entends cette histoire, sache que tu es ViáčŁáč‡u, le TrĂšs Grand, le Tout-Puissant, l’Âme divine aux noms et formes innombrables, devenue MadhusĆ«dana, le Destructeur de Madhu. 

Aum. 

––Culture du Sat Yuga
Ce conte est une traduction, une réécriture fidĂšle et poĂ©tique du premier chapitre du Devi Mahatmyam par ÉllĂ©bore Guimon, poĂšte et artiste.


Photo: éléments de puja, rituel hindou de propitiation présentant un plateau, des fleurs, et cinq lampes à huile brillant dans la nuit

Vous pouvez Ă©couter une rĂ©citation sacrĂ©e du Devi Mahatmyam dans son intĂ©gralitĂ©, en Sanskrit, chantĂ©e par des prĂȘtres vĂ©diques grĂące Ă  cette vidĂ©o. Le Devi Mahatmyam commence au bout d’une heure avec le chapitre 1, la bataille de Durga contre Madhu et Kaitabha.

‌ Nous vous recommandons de ne jamais payer pour Ă©couter ou pratiquer le chant ou la mĂ©ditation de mantras. Le support de toute mĂ©ditation est le nom de Dieu (ses noms innombrables 💙). Le Nom Divin, tout comme Celui qui le porte, ne peuvent ni s’acheter, ni se vendre. Dieu est en chacun de nous, peu importe notre couleur de peau, lieu de naissance, genre ou statut social. Voir, Ă  ce sujet notre article sur le Samarth Guru, l’hindouisme universel, ou la page 7 de Savez-vous vraiment ce qu’est le Yoga, par Guru Siyag.


3 rĂ©ponses Ă  « đŸŒș Madhusudana, conte hindou universel sur la souffrance, l’oubli et l’Éveil »

  1. […] Pour fĂȘter Navratri, pourquoi ne pas organiser une soirĂ©e contes spirituels pour tous et conter une histoire du Devi Mahatmyam? […]

  2. […] En savoir plus:☀ Le Samarth Guru, maĂźtre du Yoga đŸŒș Inspiration du Devi Mahatmyam – MadhusĆ«dana, le temps du conte de Navratri đŸŒș DĂ©couvrir le DasbodhđŸŒș À propos de Culture du Sat Yuga đŸŒș Pour un hindouisme […]

  3. […] scripturaire de Navratri, le DevÄ« Māhātmyam raconte les grandes batailles de la DĂ©esse et son triomphe sur des crĂ©atures malfaisantes. Chaque […]

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