🌺 Madhusudana, conte hindou universel sur la souffrance, l’oubli et l’Éveil

8–12 minutes

To read


Devi Mahatmyan par l’artiste Ellébore Guimon (2023) Acrylique sur papier cartonné d’emballage
Style mural du Kerala.

Liste des personnages du Conte traduit du Devi Mahatmyam:

  • Brahma, le Créateur cosmique, également nommé Prajapati
  • Viṣṇu, le Dieu qui Préserve le cosmos, le Dharma, et défend les opprimés
  • La Déesse (Dēvī) aux noms et formes multiples, MahaDurga-Kāli, connue aussi sous le nom de Saraswati et Lakshmi
  • Madhu et Kaitabha, les deux démons
  • Le roi du pays de justice
  • Le marchand
  • Le Grand Sage

Vous trouverez ci-dessous, le texte tapuscrit en français, assorti de deux fichiers audio pour votre confort de lecture.

Lecture musicale avec effets sonores ➘

Lecture sans musique

Il y a bien longtemps, un roi juste et consciencieux régnait sur son royaume avec probité et amour. Oui, amour. Il aimait ses sujets comme s’il s’agissait de ses propres enfants. Le lait et le miel coulaient à flots pour chacun d’eux, la vie était tranquille, propice au recueillement. Partout, d’est en ouest, du nord au sud, la contrée, splendeur de beauté naturelle, brillait de mille feux, comme un joyau éternel.

Mais prenons bien garde à tout ce qui brille, car la renommée du royaume vint à dépasser ses frontières. L’écho de cette douce félicité retentit aux confins du continent voisin, présidé par des êtres peu scrupuleux, vils, avides et emplis de convoitise, d’immondices, et de méchanceté. Et dans leurs cœurs noircis de concupiscence, le désir d’envahir le royaume de justice, de probité et d’abondance apparut, et ils se mirent en chemin, prenant hommes, chevaux et engins de mort pour faire la guerre. Leur première tentative échoua. 

La deuxième fut couronnée de succès.

Oui, les gens immondes de la contrée voisine pervertirent le cœur des habitants du royaume de justice, et les sénéchaux, oppressés par le peuple en colère, conspirèrent contre le roi de justice pour le faire mourir. Alors, le souverain s’enfuit, prétextant un voyage de chasse dans la forêt. 

Il ne revint jamais.

Arrivé dans les bois, il erra huit lunes et neuf soleils avant de découvrir une clairière fraîche et lumineuse où tous les animaux, même les plus féroces, vivaient en paix les uns avec les autres. Des hommes et des femmes entretenaient ce petit coin de paradis comme s’il s’agissait de leur propre jardin, et le roi de justice fut émerveillé de découvrir que dans cette clairière résidait un grand Sage.

Un jour, alors qu’il se languissait de son palais, de son royaume, de sa cour et de ses sujets, un homme arriva par un petit chemin escarpé, slalomant entre les pierres et sautillant faiblement, le visage émacié, le front ruisselant de sueur, les joues encore humides de tant de larmes versées.

Se rapprochant un peu de lui, le roi de justice ainsi sorti de sa torpeur, lui demanda avec grande délicatesse:

« Ami, ta tristesse jusqu’à mon rocher s’est faite sentir, que veulent tes épaules résignées dire? Et tes yeux embués, ton teint grisâtre, et ta longue mine? Épanche toi un peu sur moi et sois apaisé.

Ainsi, l’homme au visage émacié lui conta son malheur: 

« Suis-je encore digne de douceur, surtout de la part d’un étranger, quand ma propre famille, vorace et maltraitante, de ma maison m’a expulsé? Pour mes enfants, dès leurs premières heures, je n’ai eu que tendresse. Mon épouse, ma gloire, ma fierté, ma vraie richesse, de rien n’a jamais manqué. Et voilà qu’ils ont ourdi de noirs desseins, pris le fruit durement épargné de mon labeur quotidien, désertant du jour au lendemain notre familiale demeure. Mon cœur saigne depuis seize lunes, de tout ce qu’ils m’ont spolié, de mon commerce prospère et perdu, mais il saigne encore plus de l’amour qu’ils se refusent ainsi à me donner. Comme un retour auprès d’eux serait exquis, délicieux! Comme cela me rendrait heureux!

Le roi de justice, en paroles sincères et consolatrices, lui avoua sans détour qu’il n’y avait pas lieu de se languir de vautours, fussent-ils familiers, puis fut immédiatement surpris par la semblance de leurs états d’âme attristés! Lui aussi désirait encore ardemment son royaume, retourner sur les terres de sa débâcle, de sa traîtrise, désirant si fort tout ce qu’il l’avait jadis peiné!

Quelle étrange passion intérieure, pensa-t-il avant de s’enquérir auprès des hommes et femmes de la clairière, disciples du sage, en ces mots:

« Puis-je rencontrer le Grand Sage caché entre ses arbres, sous ce ciel, à l’abri de ces feuillages, dans cette clairière paisible où j’espère trouver le repos? Je suis le roi en fuite d’un pays voisin. Déchu, je suis. Trahi par mon peuple et ma cour, que j’ai chérie toute ma vie. Et l’homme commerçant qui, à mes côtés, se tient, partage presque en tout point, mon funeste destin. »

C’est alors qu’une voix au milieu du petit groupe d’hommes et de femmes de la clairière se fit entendre :

« Parle maintenant! Le Sage t’entend ».

Alors, le roi de justice tomba genoux à terre, son corps, pourtant fort et majestueux, se secouant de sanglots, d’où s’échappait une lancinante requête:

« Mon royaume est si beau, cette clairière est si belle, mais que fais-je ici? Mes sujets, si plein d’amour autrefois, m’ont trahi et malgré cela, je les porte dans mon cœur, je revois leurs sourires passés, leurs chants joyeux, j’ai en mémoire la douceur de ma contrée, et je pleure. 

Pourquoi, ô Sage auguste des clairières paisibles? Quel est ce cœur endolori qui se languit encore de ce qui lui cause douleur? Ce qui a blessé nos âmes il y a peu, nous le désirons ardemment. Quelle est donc ce mal mystérieux?» 

La voix du Sage s’exclama:

« Ô Roi de justice, ô Marchand endolori. Voyez les oiseaux et leurs petits, comme ils se tracassent tout le jour pour donner la becquée de leur bouche, alors qu’eux-mêmes ont le ventre vide. Est-ce par amour ou par instinct de survie? N’est-ce pas parce qu’ils sont programmés ainsi, poussés par une force irrépressible? L’homme est comme eux, en vérité. Il donne jusqu’à la blessure, jusqu’au manque, au dégoût, à la meurtrissure par peur de la solitude. Eh bien, est-ce le produit de l’amour, que de finir meurtri ainsi? 

Voilà le mirage dans votre désert, ô fils célestes! Cette pulsion impérieuse de l’attachement, c’est Mahamaya, la grande illusion qui baratte les âmes divines des hommes et les pousse à prendre plusieurs fois corps, naissances et morts, à troquer leur incorruptibilité pour d’éphémères jouissances. 

La Grande Illusion, aux atours d’abord charmants, exhibe toujours à la fin, ses crocs immenses, putrides et ensanglantés, qu’elle finit par planter dans le cœur pur des fils et filles éternels du Guru, oublieux, hélas, de leur essence divine ».

Stupéfaits par l’élucidation du grand Maître sage, le roi et le marchand interrogèrent plus en avant: 

« Parle-nous de cette grande Illusion effrayante, que nous veut-elle et qui la laisse ainsi heurter nos cœurs purs impunément? »

Le Grand Sage surgit alors du petit groupe de disciples l’entourant, vêtu d’un pagne blanc et d’un turban safran. Son visage rond et ridé par endroit illuminait l’univers tout entier, bien au-delà de la clairière. Il s’approcha lentement et leur livra en un instant, la vérité de l’existence, bien au-delà de l’existence:

Chers enfants aux ouïes attentives et aux cœurs meurtris par Mahamaya, il était une fois Viṣṇu, endormi paisiblement, le grand serpent cosmique Shesha lui servant de sofa. Alors qu’il rêvait le rêve de l’univers, Brahma dans un lotus sorti de son nombril, créait son rêve, y croyant dur comme fer. 

Puis de l’oreille de Viṣṇu, un fluide marron s’écoula et deux créatures vilaines nommées Madhu et Kaitabha s’y formèrent. Nés d’une visqueuse cire d’oreille, voilà deux démons prêts à faire trembler tout l’univers, toute la création de Brahma. Leurs gueules hideuses au souffle pestilentiel, leurs griffes cornues et pleines de crasse se plantèrent dans la chair pure et à jamais innocente du Créateur Prajapati, qui hurla tant et si fort que son cri déchira le manteau étoilé de la nuit rêvée des cieux.

« Viṣṇu, supplia Brahma, toi qui es le Grand Père de l’Univers, je t’invoque! Que ta puissance divine, Grande Mère de l’Univers, jaillisse de ton sommeil et mette un terme à mon calvaire. Ton sommeil, si doux, est pour moi torture où des êtres malfaisants aux dentures ignobles et obscènes m’assaillent constamment. Mère en manifestation glorieuse, Forme Sublime-Ultime de toutes formes, lève-toi et pourfend ces démons! »


Alors, la Déesse aux trente-trois millions de reflets, que l’on nomme Sommeil Divin ou Yoga Nidra, MahaKali ou le Temps Suprême, et MahaDurga, la Grande Libération, se manifesta en Viṣṇu qui sitôt, se mit à guerroyer. Attaquant les démons, rendant coup sur coups, la Grande Libération parfaite et féroce, pendant cinq mille ans, leur livra bataille, nous disent les Écritures. Et voilà que Madhu et Kaitabha, gonflés d’orgueil d’avoir ainsi retenu l’attention de Viṣṇu pendant cinquante siècles, lui déclarèrent:

« Il n’est pas chose aisée de nous vaincre, n’est-ce pas? Un million huit cent mille vingt-cinq jours, voir un jour, une heure, une année de plus, t’y voilà encore et toujours!, ricanèrent les affreux. Vois comme nos canines affûtées et terribles luisent du sang de ta progéniture, et vois comme tu es trempé de sueur! Entends ses cris d’effroi, et souffre que le souffle de sa création faiblisse sous notre appétit mordant et froid, notre force souffrante, et notre loi! 

Las, le cœur lourd de ta précieuse progéniture, battant petitement dans sa poitrine tourmentée, gonflée de torrents de pleurs étouffés! À coup sûr, lui et toi, vous faites pitié… alors en grands seigneurs, nous allons t’accorder une faveur, pauvre hère que nous sommes sur le point d’écraser: fais un vœu, que nous allons instamment t’accorder! »

Alors, la Déesse dans le corps de Viṣṇu, Grande Mère de l’Univers et Guerrière redoutable que l’on nomme aussi Saraswati, Puits de Sagesse, Vāk, Parole Causale, et Laksmi, But Ultime et Abondance, annonça d’une voix franche et sereine: 

« Voici mon vœu, que vous soyez décapités! »

Madhu et Kaitabha, débordant d’hubris, repus de satisfaction, boursoufflés d’outrecuidance, d’arrogance et de morgue, n’eurent d’autre choix que d’y consentir, selon les lois de la conscience cosmique. Et ils donnèrent même à Viṣṇu, la clé de leur destruction éternelle:

Décapite-nous sur une terre sans eau, aride, là où nos désirs de nuisance ne pourront plus jamais fleurir. »

Ainsi, toi qui lis ou entends cette histoire, sache que tu es Viṣṇu, le Très Grand, le Tout-Puissant, l’Âme divine aux noms et formes innombrables, devenue Madhusūdana, le Destructeur de Madhu. 

Aum. 

––Culture du Sat Yuga
Ce conte est une traduction, une réécriture fidèle et poétique du premier chapitre du Devi Mahatmyam par Éllébore Guimon, poète et artiste.


Photo: éléments de puja, rituel hindou de propitiation présentant un plateau, des fleurs, et cinq lampes à huile brillant dans la nuit

Vous pouvez écouter une récitation sacrée du Devi Mahatmyam dans son intégralité, en Sanskrit, chantée par des prêtres védiques grâce à cette vidéo. Le Devi Mahatmyam commence au bout d’une heure avec le chapitre 1, la bataille de Durga contre Madhu et Kaitabha.

‼️ Nous vous recommandons de ne jamais payer pour écouter ou pratiquer le chant ou la méditation de mantras. Le support de toute méditation est le nom de Dieu (ses noms innombrables 💙). Le Nom Divin, tout comme Celui qui le porte, ne peuvent ni s’acheter, ni se vendre. Dieu est en chacun de nous, peu importe notre couleur de peau, lieu de naissance, genre ou statut social. Voir, à ce sujet notre article sur le Samarth Guru, l’hindouisme universel, ou la page 7 de Savez-vous vraiment ce qu’est le Yoga, par Guru Siyag.


3 responses to “🌺 Madhusudana, conte hindou universel sur la souffrance, l’oubli et l’Éveil”

  1. […] Pour fêter Navratri, pourquoi ne pas organiser une soirée contes spirituels pour tous et conter une histoire du Devi Mahatmyam? […]

  2. […] En savoir plus:☀️ Le Samarth Guru, maître du Yoga 🌺 Inspiration du Devi Mahatmyam – Madhusūdana, le temps du conte de Navratri 🌺 Découvrir le Dasbodh🌺 À propos de Culture du Sat Yuga 🌺 Pour un hindouisme […]

  3. […] scripturaire de Navratri, le Devī Māhātmyam raconte les grandes batailles de la Déesse et son triomphe sur des créatures malfaisantes. Chaque […]

Répondre à Vaincre. – Culture du Sat YugaAnnuler la réponse.

3 réponses

  1. […] Pour fêter Navratri, pourquoi ne pas organiser une soirée contes spirituels pour tous et conter une histoire du Devi Mahatmyam? […]

  2. […] En savoir plus:☀️ Le Samarth Guru, maître du Yoga 🌺 Inspiration du Devi Mahatmyam – Madhusūdana, le temps du conte de Navratri 🌺 Découvrir le Dasbodh🌺 À propos de Culture du Sat Yuga 🌺 Pour un hindouisme […]

  3. […] scripturaire de Navratri, le Devī Māhātmyam raconte les grandes batailles de la Déesse et son triomphe sur des créatures malfaisantes. Chaque […]

Répondre à Vaincre. – Culture du Sat YugaAnnuler la réponse.

Culture du Sat Yuga est un guide de créativité spirituelle POUR TOUS

Notre but: par delà les traditions, remettre le Divin au cœur de l'expérience créatrice. Om.

En savoir plus sur Culture du Sat Yuga 🌞

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture